Le jargon en cybersécurité

Privacy

C'est un terme qu’on traduit trop souvent par «vie privée» mais qui signifie plutôt «intimité».

Ce concept est malheureusement intraduisible directement en français. Aucun de nos mots ne recouvre précisément toutes ses nuances (un mélange de vie privée, d’intimité, d’anonymat, d’inviolabilité, ...).
Cela produit souvent une distorsion dans les débats à propos de la confidentialité sur Internet.

La privacy est une notion qui va intervenir essentiellement sur les sujets suivants :

  • les ressources que vous consultez sur Internet
  • les messages que vous envoyez/recevez via Internet
  • les lieux (physiques) que vous visitez
  • les dispositifs de captation dont vous disposez (webcam, micro, caméra, ...)
  • les informations à propos de vous (sexe, age, taille, emploi, intérêts, opinions, ...)

Pour chacun de ces sujets, les questions qui se posent sont :

  • quelqu’un va-t-il collecter ces informations ?
  • qui va y avoir accès ?
  • dans quel but ?

Trop souvent, on imagine que ces données ne sont «sensibles» que si elles concernent la sexualité : vous consultez le site extreme-hardcore-zoophile-porn.com, vous envoyez des nudes par SMS, vous vous rendez dans un sex shop, etc.
Et que donc toute personne, bien sous tout rapport, ne devrait avoir aucune crainte vis-à-vis d’un oeil inquisiteur sur ces activités (le fameux «moi j’ai rien à cacher»). A fortiori si cela permet d’arrêter les criminels.

C’est un peu moins trivial que cela.
Même le plus docte des mormons ferme la porte quand il va déféquer et tire le rideau quand il prend sa douche. C’est ça aussi l’intimité.
Également, la plupart des gens sont agacés quand ils reçoivent une publicité pour des poeles en inox après en avoir parlé le midi avec un ami.
Quand quelqu’un crée un deepfake pornographique d’une personne, cette dernière se sent généralement salie et particulièrement outrée que «son» image soit utilisée par des tiers à des fins lubriques.
Si, dans un avenir proche, vous receviez une notification de l’assurance maladie vous indiquant que votre cotisation va augmenter car vous êtes porteur d’un gène qui multiplie les chances d’infarctus ... vous ressentiriez probablement un sentiment d’injustice.

Pour le coup, c’est un des rares domaines où le monde politique est plus sensibilisé aux écueils que la société civile. Il y a en effet en France, une vraie tradition politique de méfiance vis-à-vis des dispositifs de fichage et de sanctuarisation de la confidentialité des correspondances.
La plupart des dispositifs ne sont autorisés qu’accompagnés de garde-fous. Ce qui semble plutôt raisonnable quand on mesure la fréquence à laquelle les fichages se font pirater et finissent vite dans la nature.

Ce qui est par contre mal mesuré par le public ET par le monde politique c’est le rapport coût / bénéfice de certaines mesures intrusives (on pourrait dire «pivaticides») quand elles ont pour objectifs annoncé d’attraper les pédophiles et les terroristes.
Parce que si arrêter des pédocriminels est plus important que notre intimité, alors nous devrions tous accepter d’avoir des caméras de surveillance chez nous 24h/24 dans toutes les pièces (car nombre de viols d’enfants ont lieu au domicile).
Or, d’une part, personne ne serait prêt à une telle concession et, d’autre part, si c’était mis en place, les pédocriminels accompliraient simplement leur méfait ailleurs.
Cet exemple un peu extrême n’est pas si loin de la réalité. Notamment quand on entend parler de permettre aux enquêteurs de déchiffrer les communications des principaux canaux (WhatsApp, SMS, ...). L’affaiblissement de l’intimité serait significatif alors qu’en face il serait facile pour les terroristes, d’utiliser un moyen de communication qui y échappe.
Et chaque fois qu’on propose de mettre une backdoor dans ces outils, pour permettre aux enquêteurs de les déchiffrer, on affaiblit la sécurité de ces outils. Car vous ne pouvez jamais avoir l’assurance, en cybersécurité, que vous serez le seul à pouvoir utiliser une backdoor. Par là même, on démultiplie les risques qu’un pirate puisse y accéder à la place des enquêteurs (avec toutes les conséquences que ça pourrait avoir).

Ça ne veut pas dire que ça ne vaut jamais le coup.

  • il existe des dispositifs intrusifs où le bénéfice est réel (les criminels ne peuvent pas facilement se tourner vers une solution alternative)
  • il existe des dispositifs intrusifs où le coût sur l’intimité est réduit
  • il existe des dispositifs intrusifs où le risque de détournement de ce dispositif est faible.

Mais on a rarement vus des cas où ces 3 conditions sont réunies.
Donc si les experts en cybersécurité ont l’air de toujours pester contre les projets de lois invasifs en matière informatique, ce n’est pas QUE parce qu’ils sont des punk-anarchistes. C’est malheureusement que les solutions proposées sont souvent bancales et faillissent sur une ou plusieurs des 3 conditions.

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